antifas

Depuis quelques années, fleurissent sur la toile les sites dits « anti-fascistes » qui se caractérisent par leur volonté de démasquer et cataloguer les « rouges-bruns » ou autres idéologues d’extrême droite. Le parti pris sous-jacent de ces sites consiste à affirmer qu’aujourd’hui l’extrême droite et la menace « fasciste » se présenteraient sous les traits idéologiques de l’extrême gauche traditionnelle, d’où l’appellation de « rouge-brun » qui renvoie dans les faits à un agglomérat de traits idéologiques issus de l’extrême gauche traditionnelle et de l’extrême droite raciste.

Historiquement, cette notion de « rouge-brun » s’appuie sur les caractéristiques du projet politique porté par le parti national-socialiste allemand et qui mêlait à la rhétorique racialiste et nationaliste certains traits apparentés à l’idéologie communiste, notamment par le rôle prédominant donné à l’état dans la direction des structures de production économiques. Cependant, au contraire de l’idéologie communiste, le national-socialisme, malgré une rhétorique populiste, a placé dés l’origine les structures industrielles au service du patronat allemand porteur des intérêts nationaux contre ceux de la classe ouvrière, ce qui met un terme à toute comparaison et proximité idéologique avec le communisme. Au niveau économique, le projet national-socialiste visait avant tout à mettre les masses au services de la production industrielle et des intérêts patronaux. Cet enrôlement s’est fait de manière totalitaire, par l’encadrement des loisirs et le contrôle des masses. Le national-socialisme réalise donc la conjonction idéologique et opérationnelle des intérêts privés industriels du patronat et de l’intérêt national.

L’enrôlement des masses s’est effectué au service des intérêts du grand patronat, qui entraient en résonance avec l’idéologie racialiste du parti, ce que résume parfaitement Herbert Marcuse :

« Le même principe d’efficacité qui, dans l’ordre des affaires, a conduit à la mise au pas de l’industrie – pour le plus grand profit des puissants combinats – entraîne aussi la mobilisation générale de toutes les forces de travail. (…) En effet, l’exercice de sa force de travail est la seule liberté concédée à l’individu situé au bas de la pyramide sociale. Le bien le plus précieux du peuple est sa « force de travail, et la grandeur et la puissance de la nation en dépendent. La préserver et l’accroître est le premier devoir du mouvement national-socialiste et la tâche la plus pressante des entreprises allemandes dont la survie et l’efficacité reposent à la fois sur le nombre et le niveau de qualification des travailleurs. »

On voit donc qu’historiquement le projet national-socialiste s’est construit comme l’exact opposé du projet communiste, ce qui rend d’emblée la notion de « rouge-brun » telle que développée par la mouvance « anti-fasciste », fallacieuse.

La définition du « rouge-brun » telle qu’elle est couramment adoptée, mêle différents éléments idéologiques contemporains qui sont sensés traduire une continuité moderne avec le national-socialisme. On trouve une liste censée le définir sur le site Reflets.info qui correspond à la représentation communément admise dans les milieux « anti-fascistes » :

– La mondialisation, c’est le mal

– Le libéralisme, c’est le mal

– L’Etat devrait reprendre la main et brider l’oligarchie économique en place

– La Palestine c’est toujours bien, Israël, c’est toujours mal

– Antisioniste, oui…mais jamais antisémite

– Les travailleurs, le prolétariat, doivent prendre le pouvoir qui leur a été retiré par la bourgeoisie, la classe dominante en général

– Les USA dominent la planète aidés par Israël : il faut toujours être du côté opposé aux USA

Ors, l’énoncé des éléments précédents, qui constituent le catalogue des prises de positions politiques qui définissent le « rouge-brunisme » selon la mouvance anti-fasciste, correspond aux positions de l’internationale communiste, notamment telles qu’elles sont défendues aujourd’hui par le comité de la quatrième internationale. Cette définition pose donc un problème idéologique majeur puisqu’elle positionne aujourd’hui la mouvance anti-fasciste en contradiction et en opposition avec l’internationale communiste qui fut à l’origine même de la lutte contre le fascisme.

La contamination par Alain Soral ou « soralisme »

Pour étayer sa définition du « rouge-brunisme », qui entre pourtant en contradiction avec l’internationalisme anti-capitaliste d’extrême gauche traditionnel, le mouvement anti-fasciste s’appuie sur des figures contemporaines qui matérialisent à ses yeux, par leurs prises de position, l’existence de ce courant de pensée, dont elle fait les représentants.

On trouve en premier lieu, la figure d’Alain Soral, qui représente pour la mouvance « anti-fasciste », le théoricien de la ligne « rouge-brun » contemporaine.

Ce dernier est un essayiste, homme politique et animateur du site Egalité et Réconciliation qui se présente comme un « think tank » voulant rassembler « la gauche du travail de la lutte des classes et la droite de la tradition contre l’idéologie du monde marchand ». Le site, dans sa charte, fait notamment référence au Conseil National de la Résistance qui avait réalisé le rassemblement des forces politiques françaises opposées à l’occupation allemande au sein du mouvement de libération nationale lors de la seconde guerre mondiale. Ce positionnement original est issu du parcours politique d’Alain Soral, successivement membre du Parti Communiste Français puis du Front National. Il se définit comme un souverainiste de gauche, dans la ligne qu’avait adoptée le PCF dans les années 90, notamment sous Georges Marchais, mais aussi Robert Hue. Le PCF a notamment fait campagne contre le traité de Maastricht en 1992 et plus tard contre le traité constitutionnel européen en 2005. L’amalgame qui lie souverainisme de gauche et nationalisme de « droite » émerge dans les médias à cette époque comme un argument en faveur de la mondialisation et de la construction européenne.

La rupture, toutefois semble plus profonde, et trouve son origine dans l’adhésion d’une partie de l’extrême gauche française aux présupposés idéologiques du néolibéralisme, particulièrement dans ses aspects sociétaux. Elle va se cristalliser sur des sujet annexes non directement liés à l’idéologie néolibérale, terrain sur lequel elle ne peut pas s’avancer sous peine de dévoiler l’antifascisme pour ce qu’il est en réalité : le relais sociétal du projet néolibéral.

La focalisation d’Alain Soral sur la thématique de l’anti-sionisme comme facteur explicatif de la mise en place de la mondialisation et du nouvel ordre mondial ainsi que ses dérives anti-sémites vont ainsi permettre au mouvement anti-fasciste de créer un lien artificiel et fallacieux entre le « rouge-brunisme » essentialisé à la figure emblématique de Soral, associé au national-socialisme historique, et les mouvements issus de l’extrême gauche internationalistes, anti-impérialistes et anti-mondialistes.

L’anti-sémitisme soralien assimilé au « rouge-brunisme » fonctionne ainsi par contamination et permet à la mouvance anti-fasciste de décrédibiliser par amalgame tous les opposants au néolibéralisme mondialiste. La méthode, bien que primitive, s’avère médiatiquement efficace, elle propose une grille de lecture simple associée à des figures facilement identifiables. Elle procède par amalgame et s’évite ainsi d’entrer dans les analyses économiques ou politiques.

L’anti-fascisme contemporain en est ainsi venu à prendre paradoxalement les mouvements anti-fascistes historiques pour cible, comme le montre la définition du « rouge-brunisme » citée plus haut. Il s’agit des mouvements anti-mondialisation, anti-libéraux, anti-impérialistes, anti-capitalistes, ou encore des défenseurs de la cause palestinienne. Le paradoxe n’est toutefois qu’apparent puisque l’anti-fascisme contemporain est en réalité le supplétif et le chien de garde idéologique du néolibéralisme.

On trouve ainsi parmi les principales figures et animateurs de l’anti-fascisme en France des personnalités proches de la mouvance néoconservatrice états-unienne, qui a porté historiquement le développement du néolibéralisme et de la mondialisation.

Qui sont-ils ?

Parmi les figures les plus influentes de l’anti-fascisme impliquées dans la dénonciation du « rouge-brunisme », notamment sur Internet, on retrouve Rudy Reichstadt, auquel j’ai déjà consacré un article suite à son rapport sur le conspirationnisme pour le compte de la fondation Jean Jaurès.

Rudy Reichstadt est un membre de la mouvance néoconservatrice française, proche de Bernard-Henri Levy et Caroline Fourest. Son site, Conspiracy Watch se présente comme un observatoire du conspirationnisme et des « théories du complot ». Si à la base, une telle initiative peut sembler méritoire, les grands dossiers du site révèlent cependant son orientation très politique. On y trouve notamment un dossier sur Dieudonné et un autre sur Thierry Meyssan. Si le site Réseau Voltaire, animé par Thierry Meyssan, a parfois tendance à extrapoler à partir d’éléments disparates, ce qui est le propre d’une « théorie du complot », on voit cependant mal où réside le lien avec l’humoriste Dieudonné, si ce n’est que pour Rudy Reichstadt, comme il l’affirme dans son rapport pour la fondation Jean Jaurès, que les « théories du complot » seraient le masque de l’anti-sémitisme. Les « théoriciens du complot », essentialisés par Rudy Reichstadt travaillent selon lui à la fabrication d’une « autre réalité » et cultivent «une obsession antisioniste confinant par bien des aspects à l’antisémitisme ».

Rudy Reichstadt poursuit ainsi un but politique sous couvert de démasquer le conspirationnisme et les théories du complot, qui consiste à criminaliser les explications et narrations alternatives en les reliant à l’anti-sémitisme de Dieudonné et Alain Soral. Cette vision essentialisée d’une « complosphère » plurielle et fragmentée, dénoncée par Reichstadt, est elle même conspirationniste puisque ce dernier voit dans les « théories du complot » l’oeuvre d’agents d’influence payés par des puissances étrangères, qu’il qualifie de « mercenaires de la désinformation »et dont le but serait de « détourner notre attention et endormir notre vigilance. »

Il faut ainsi souligner ici que le mouvement de solidarité et de défense du peuple palestinien est la cible principale des attaques de la mouvance anti-fasciste, du fait de sa contamination par les prises de positions d’Alain Soral ou Dieudonné. Il y a cependant ici aussi un paradoxe qui voudrait que l’anti-fascisme se soit mis au service de l’état d’Israël, un régime colonial gouverné par l’extrême droite religieuse, contre les victimes palestiniennes de l’impérialisme sioniste. Ce paradoxe n’est toutefois qu’apparent lorsqu’on lève le voile sur l’appartenance des principales figures de la lutte anti-fasciste à la mouvance néoconservatrice.

Il en est ainsi d’Ornella Guyet, qui anime le site confusionnisme.info. Elle se présente comme une journaliste et militante « anti-fasciste ».

Ornella Guyet définit le confusionnisme comme la contamination de la gauche par « la pensée de droite, conservatrice et réactionnaire. » Selon elle, ces « porosités confusionnistes […] profitent essentiellement aux groupes de droite et d’extrême droite »On voit donc que le confusionnisme est une autre appellation, qui se veut plus savante ou « académique », du « rouge-brunisme. »

Enfin, selon Ornella Guyet : « S’appuyant souvent sur une vision conspirationniste du monde, le confusionnisme politique est également favorisé par le développement des théories du complot, en même temps qu’il contribue à les relayer. »

On trouve donc le même amalgame entre « conspirationnisme » et « rouge-brunisme » que chez Rudy Reichstadt, confusionnisme.info poursuivant le même propos et objectif politique que Conspiracy Watch. Les cibles privilégiées d’Ornella Guyet appartiennent donc sans surprise au mouvement anti-fasciste historique et à la gauche anti-impérialiste. On retrouve pèle-mêle le journaliste Michel Collon, animateur du site Investig’action, ou encore le militant pro-palestinien Jean Bricmont, coupable d’avoir accordé un entretient au média d’Alain Soral Egalité et Réconciliation, mais aussi le militant de la démocratie directe Etienne Chouard, ainsi que le parti de François Asselineau, l’UPR, ou encore le parti d’extrême gauche M’PEP, voir Nouvelle Donne et… le journal la Décroissance !

Il est impossible de trouver le moindre point commun entre les partis politiques ciblés et l’extrême droite, le M’PEP étant un parti d’extrême gauche anti-capitaliste, Nouvelle Donne a quant à lui été formé par des transfuges du parti-socialiste, dont Michel Larrouturou, proche de l’ancien premier ministre Michel Rocard. Etienne Chouard a pour sa part été « excommunié » pour avoir posté un lien sur sa page Facebook renvoyant vers un article du site Egalité et Réconciliation…

Le confusionnisme politique se situe effectivement dans ce fatras de personnalités, de mouvements politiques et de médias alternatifs, dont Ornella Guyet soupçonne une complaisance ou un lien avec l’extrême droite. Le fait que des penseurs ou des partis d’extrême gauche se retrouvent catalogués comme « fascistes » ou « réactionnaires », comme Jean-Claude Michéa ou le M’PEP, laisse songeur sur la culture politique de madame Guyet.

Quel procédé permet donc de lier ensemble ce fatras idéologique (car il n’y a pas grand chose de commun par exemple, entre le parti Nouvelle Donne et le journal la Décroissance) avec l’extrême droite ?

Il faut ici se référer une fois de plus à l’amalgame et au confusionnisme, le vrai, seul capable de procéder à de telles constructions baroques. Il serait trop long d’étudier chaque cas individuellement, le procédé est cependant toujours le même, il s’agit de la contamination. Il faut ici savoir que la « contamination par l’extrême droite » peut se faire à l’insu de la victime qui se retrouve ainsi cataloguée comme confusionniste par madame Guyet, comme c’est le cas pour Olivier Delamarche, gérant de fonds de placement et intervenant sur BFM Business, qui se retrouve lui aussi étiqueté « confusionniste », c’est à dire « rouge-brun », car il est, je cite : « apprécié tant d’Égalité et Réconciliation que du Cercle des Volontaires. » Il suffit donc d’être apprécié par Alain Soral pour devenir « rouge-brun », telle est la méthode d’investigation de madame Guyet concernant le « confusionnisme », et l’on comprend vite où cela peut nous mener. Signalons-donc au passage qu’Alain Soral apprécie beaucoup le camembert, qui devrait donc en toute logique être rajouté à la liste des produits « confusionnistes »…

Ce qui déplaît à madame Guyet, en réalité, ce sont toutes les personnalités, partis politiques, mouvements citoyens, médias alternatifs, dont on peut trouver la liste sur son site, qui sortent effectivement de la doxa néolibérale dominante. Madame Guyet tient donc à jour ses listes avec zèle, afin d’empêcher que se répande la « contamination » puisqu’il ne s’agit pas pour elle de penser ou de mener une réflexion politique mais d’enrayer la « contamination » par le confusionnisme, qui reste lui largement impensé et réduit à tout ce qui refuse de rentrer dans le cadre de l’idéologie néolibérale. Cela renvoie aux procédés d’enrôlement idéologique des grands régimes totalitaires du 20ème siècle, et aux purges qui s’en suivirent…

De nombreux sites « anti-fascistes » participent à ce mouvement de police de la pensée et tiennent à jour des listes de médias et de sites Internet qualifiés de « rouge-bruns », reprenant en cela l’initiative détestable du journal l’Express qui tient à jour une « base de donnée des sites d’infaux ».

On peut citer notamment parasite-antifa-net.fr qui a établi une « liste non-exhaustive de sites conspirationnistes » dans laquelle on retrouve par exemple le centre de recherche sur la mondialisation Globalresearch.ca et sa version francophone mondialiation.ca, qualifié de « conspi d’extrême droite ».

Si l’inculture politique et la méconnaissance du marxisme historique peuvent expliquer le confusionnisme de certains médias se réclamant de l’anti-fascisme, force est de constater que le mouvement anti-fasciste contemporain, notamment par le biais de ses figures les plus médiatisées, se pose aujourd’hui en auxiliaire du néolibéralisme, et en police politique de la pensée visant à interdire toute alternative et dissidence. Il semble donc urgent de rappeler ici que l’extrême gauche est nécessairement, de par son histoire et son corpus théorique, anti-impérialiste, anti-capitaliste, et anti-libérale. Le néolibéralisme ne s’affirme pas aujourd’hui comme une simple continuation de la doxa libérale formulée notamment par Adam Smith, mais comme une emprise idéologique totalitaire, qui vise à faire de la logique entrepreneuriale et concurrentielle la règle de gouvernement des hommes. C’est en ce sens que la sacralisation de l’individu et sa libération des contingences normatives du groupe social sont portées par le néolibéralisme. Il ne s’agit en aucun cas d’une émancipation mais d’un conditionnement social à la logique du marché, l’extrême gauche libertaire et les militants anti-fascistes feraient bien de s’en souvenir…

Guillaume Borel | 15 Avril 2015

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Source: http://lesmoutonsenrages.fr/2015/04/16/les-anti-f...