Marché des Minguettes à Vénissieux . « On parle beaucoup du niqab à la télé. Alors, elles sont moins nombreuses ce matin... », affirme une musulmane qui porte un foulard. « Je suis pratiquante et je n'aime pas le tchador : ça m'énerve. » « Chacun son opinion : on ne peut pas juger tout le monde. Mais dans un pays non-musulman, on ne doit pas porter le niqab », affirme une autre musulmane, reconnaissable elle aussi à son foulard.
Comme à l'accoutumée, le marché est animé, cosmopolite. Et on y voit de plus en plus de collectes pour la construction de mosquées dans différentes villes : Vénissieux bien sûr, mais aussi Saint-Genis-Laval, L'Isle-d'Abeau, La Roche-sur-Foron en Haute-Savoie.
Mehdi (*), étudiant, petite barbe et habit long, organise l'une de ces collectes. « Je ne vois pas pourquoi ça gêne les gens. Le niqab, c'est un choix. Elles ne sont pas obligées de le mettre, et elles ne voudraient pas sortir en mini-jupe. Une femme trop habillée, on lui dit quelque chose. Alors qu'une femme exhibitionniste, on ne lui dit rien du tout ! », dénonce-t-il. Mehdi (*) va bientôt se marier et sa fiancée, 20 ans, portera le voile intégral. « Elle attend de partir de chez ses parents. Ils sont un peu libérés et ils ne voient pas trop la nécessité du niqab. Je l'encourage mais c'est son choix. »
Mehdi (*) n'estime pas que sa foi est rigoriste. « La loi, on l'applique; le Coran aussi. Je ne vois pas pourquoi ce qui était applicable à l'époque ne le serait pas aujourd'hui. Le Coran n'a pas changé. »
Oui, mais l'époque et le lieu ont, eux, changé... Il sourit doucement, ne se sent pas déconnecté de la société.
Le regard des autres ? « On ne fait pas attention. On ne vit pas pour les autres. J'ai des amis français, je suis normal avec eux, même si je ne sors plus trop le soir. Ce n'est pas du tout un rejet de la France et je ne vois pas pourquoi il y en aurait un : on y vit.
Et on peut y vivre en pratiquant notre religion. »
Sur le marché, les gens parlent facilement. Beaucoup de femmes musulmanes rencontrées n'aiment pas le niqab mais estiment que c'est un choix personnel et qu'il ne faut pas l'interdire : « Chacun fait ce qu'il veut ». Les deux femmes intégralement voilées que nous avons croisées n'ont pas voulu s'exprimer. La première, que l'on devinait âgée, parlait mal le français.
« Il y a en beaucoup plus qu'avant. Moi, je suis contre. Nous sommes un pays laïc et c'est dommage qu'on en arrive là en France. Je suis d'accord avec le gouvernement quand il dit que c'est inadmissible chez nous », affirme cette commerçante. « Généralement, on en voit une trentaine dans une matinée au marché. Moi, je refuse de leur parler, je parle à des gens que je vois, pas à des fantômes. Elles se débrouillent pour se servir. Si on a besoin de communiquer, je m'adresse à leurs enfants ! »
A 22 ans, Hanan est une très jolie jeune femme, malgré le voile qui lui encadre strictement le visage. Hanan porte le djilbab, appelé aussi voile à l'iranienne. Un voile qu'elle enlève avec regret le matin quand elle entre à l'école pour suivre une formation petite enfance.
« Si on me laissait faire, je porterais le niqab », affirme-t-elle tranquillement. « Par pudeur. Je n'ai pas envie qu'on me voit. Je veux qu'il n'y ait que mes parents, mes frères et sœurs et mon futur mari qui me voient. »
A ses côtés, sa mère confirme qu'elle s'oppose au niqab : « Je ne veux pas. On est en France, on fait comme en France. » Elle comprend mal les choix de sa fille. Hanan va bientôt se marier et son fiancé « n'est pas très pratiquant ». « Mais si je porte le niqab, il s'y fera ! » affirme-t-elle. « Ce n'est pas grave de renoncer à certaines libertés. La foi, c'est plus fort que ça. » Les deux femmes ne peuvent pas s'attarder pour en dire plus : « Mon mari veut que son repas soit servi à midi, et il n'est pas question qu'on soit en retard », précise la mère.
Un peu plus loin, Abdelkader, 70 ans, affirme : « Chez moi, personne ne met le niqab. Chacun fait comme il veut : nous sommes en démocratie. » Que pense-t-il d'une éventuelle interdiction de la burqa ? « Moi, je suis illettré et je ne rentre pas dans la politique. Nicolas Sarkozy, il commande. C'est le patron et nous sommes chez lui. »
Mamar, 38 ans, est venu de Haute-Savoie collecter de l'argent pour la future mosquée de La Roche-sur-Foron. « Le niqab, c'est un choix personnel. Ma femme porte le niqab : c'est un choix religieux. C'est dans les textes, c'est tout. Normalement, le mari n'a pas à forcer sa femme à le porter. Mais si toutes les femmes musulmanes lisaient le Coran et apprenaient la religion, elles le porteraient ! » Mamar envisage de partir vivre en Algérie. « Ce n'est pas facile de pratiquer la religion ici. Ils veulent interdire la burqa et c'est difficile de trouver un travail quand on est voilé. Je n'interdis pas à ma femme de travailler, elle peut le faire sous certaines conditions ». Selon Mamar, la mixité est à totalement proscrir car elle engendre l'adultère : « Il faut éviter d'attirer l'homme ».
Sa femme ne peut voir son oncle ou son frère que s'il est présent : « Si elle a été attirée par moi, mon frère peut lui plaire ! » Elle lui demande la permission pour sortir. Il préfère toutefois l'accompagner : « J'ai peur qu'elle soit agressée ». La première fois qu'il a rencontré son épouse, c'est quand il a demandé sa main. Tout s'était réglé par l'intermédiaire du frère de la jeune femme. « Je ne la connaissais pas. Maintenant, cela fait quatre ans que nous sommes mariés, nous avons trois enfants et tout se passe bien. Nous avons appris à nous connaître après. La religion nous attache beaucoup. Je n'ai pas eu peur qu'on ne s'entende pas : je m'en suis remis à Dieu. » Mamar se dit musulman, tout simplement. « En islam, il n'y a qu'une voie. Après, il y a eu des égarements. »
Les trois enfants de Mamar sont petits. La plus grande, 3 ans, n'ira pas à l'école maternelle. « Cela sert à quoi ? Je préfère que ma femme s'en occupe. » Mamar espère bien être installé en Algérie avant que l'école devienne obligatoire pour elle.
Mamar est évidemment contre l'interdiction de la burqa : « Il y a une liberté, différente des autres, mais elle est là. Et tant que la femme est heureuse et satisfaite de son choix... On nous parle de liberté et on veut leur enlever celle de faire ce qu'elles veulent. Pourquoi ? Parce qu'il y en a de plus en plus ? Mais c'est un choix religieux ! »
Zahia, qui habite aux Minguettes, n'est pas du tout de cet avis. « Il y a des femmes intégralement voilée dans mon allée d'immeuble. On les appelle les Zorros, et nous, les arabes du quartier, on pense que ça devrait être interdit. Vous vous rendez compte, elles conduisent avec le niqab. Franchement, ce n'est pas dans le Coran. Même au bled, elles ne s'habillent pas comme ça ! Moi, je comprends que le maire veuille l'interdire : c'est normal ! Il y a des choses qu'on peut tolérer, mais pas d'autres ! »
Laurence Loison
lloison@leprogres.fr
> Le hijab
En arabe, hijab signifie « tout voile placé devant un être ou un objet pour le soustraire à la vue ou l'isoler ». Il désigne plus particulièrement le foulard que portent les femmes musulmanes, laissant le visage découvert.
> La burqa
Il en existe deux formes. La burqa afghane, souvent bleue, couvre entièrement la tête et le corps, et comporte une grille au niveau des yeux. L'autre, celle que l'on voit en France, est un voile fixé sur la tête (niqab) et couvrant le visage. Certains ont une fente pour les yeux (le sitar).
> Le djilbab
C'est un vêtement de couleur sombre, en forme de longue robe, avec ou sans capuchon, porté pour se conformer aux critères de pudeur exigés par l'Islam. Le djilbab désigne l'habit de dehors, habit qu'on met sur ses vêtements.
Source: le Progrés