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17/09/2020

AFRIQUE: LES RAISONS DU REPORT DU SOMMET DE GOMA !

 
 
Afrique
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Initié par la RD Congo, le mini-sommet, qui devait se tenir à Goma et regrouper les pays de la région des Grands Lacs ainsi que l’Angola, a été ajourné sine die en raison, dit-on, de l’agenda chargé de certains chefs d’État. Et si les causes de ce report se trouvaient ailleurs? Décryptage pour Sputnik du chercheur et journaliste Patrick Mbeko.

Convoqué à l’initiative du Président congolais Félix Tshisekedi, le mini-sommet –qui devait se tenir ce dimanche 13 septembre dans la ville de Goma (Nord-Kivu), à l’est de la République démocratique du Congo (RDC)– n’a finalement pas eu lieu. Réunissant autour d’une table les chefs d’État de l’Ouganda, du Burundi, du Rwanda, de l’Angola et de la RDC, il a été différé à une date ultérieure, confirment des sources congolaises.

Interrogée sur les raisons de ce report, qui en a surpris plus d’un, la ministre congolaise des Affaires étrangères Marie Tumba Nzeza a expliqué que certains dirigeants sont «préoccupés» par les préparatifs relatifs à leur participation à l’Assemblée générale des Nations unies qui doit se tenir à partir du 15 septembre à New York. Une explication qui étonne et peine à convaincre au regard des tensions politiques entre des États de la région et de la posture adoptée par certains d’entre eux vis-à-vis du mini-sommet.

L’étrange «indifférence» des pays de la région

C’est lors du 47e Conseil des ministres, qui s’est tenu le 4 septembre 2020 à Kinshasa, que Félix Tshisekedi avait annoncé l’organisation de la réunion quintipartite des chefs d’État de la région des Grands Lacs africains et de l’Angola qui devait se dérouler à Goma. Trois thèmes étaient prévus: la paix et la sécurité dans la zone, les relations diplomatiques et politiques entre les États qui en font partie et la relance des activités économiques dans le contexte actuel de lutte contre le Covid-19.

À en croire des sources proches de la présidence congolaise, ce mini-sommet devait s’ouvrir le mercredi 9 septembre par des travaux des experts des pays participants qui se clôturaient le jeudi 10 septembre pour laisser place à la réunion des ministres qui devait avoir lieu le vendredi 11 septembre. L’assemblée des chefs d’État était programmée, elle, pour le dimanche 13 septembre.

 

Un soldat des forces armées de la RDC (FARDC)
© AFP 2020 ALEXIS HUGUET
 
Mais dès le 8 septembre, le Burundi avait fait savoir qu’il ne pouvait y prendre part à cause du «calendrier chargé» des «plus hautes autorités» du pays, si l’on en croit une note de la diplomatie burundaise qui a fuité sur les réseaux sociaux.
Du côté rwandais et angolais, on ne s’est pas montré pressé de participer non plus. Et, fait pour le moins surprenant, le Président ougandais Yoweri Museveni, attendu comme ses pairs angolais et rwandais à Goma le 13 septembre 2020, a atterri le même jour dans la ville de Chato, en Tanzanie, où il a signé avec son homologue local John Magufuli un accord sur la construction d’un oléoduc de plus de 1.400 km qui doit traverser l’Afrique de l’Est. Que s’est-il passé?

 

Sachant que la préparation d’un voyage officiel peut prendre plusieurs jours, voire des semaines, on peut se demander si le numéro un ougandais était pleinement informé de la tenue du mini-sommet en RDC? Tout comme on peut s’interroger sur l’organisation même de celui-ci par les autorités congolaises: y a-t-il eu des contacts diplomatiques de haut niveau entre ces dernières et celles des pays de la région en vue de la préparation de l’événement? Félix Tshisekedi a-t-il annoncé la nouvelle de la tenue de ce sommet avant d’en avoir informé certains de ses pairs et obtenu leur accord? Doit-on conclure que les choses se sont faites dans la précipitation du côté congolais? Si les autorités congolaises étaient conscientes que certains chefs d’État de la région n’allaient pas faire le déplacement à Goma, pourquoi avoir maintenu l’événement jusqu’à la dernière minute?

Si du côté congolais, on est avare de commentaires et d’explications, une chose semble cependant assurée: le mini-sommet convoqué par Félix Tshisekedi a suscité une certaine méfiance dans la région...

Véritablement convoqué par Kinshasa ou made in Kigali?

Ce n’est pas la première fois que la RDC convoque un sommet régional qui connaît des problèmes avant même de commencer ou d’amorcer sa phase la plus importante. En octobre 2019, Kinshasa avait en effet réuni les états-majors des armées du Rwanda, du Burundi, de l’Ouganda et de la Tanzanie afin de lutter ensemble contre les groupes armés congolais et étrangers qui pullulent dans la région. Mais ladite réunion, à laquelle avaient pris part le commandant de la Monusco (la mission des Nations unies en RDC) ainsi qu’un responsable de l’Africom (le commandement américain pour l’Afrique), s’était terminée en queue de poisson après que l’Ouganda et le Burundi, qui entretiennent des rapports assez tendus avec le Rwanda, eurent refusé à la dernière minute de signer la déclaration finale devant acter la création d’un «état-major intégré» regroupant les représentants des armées susmentionnées, dans la perspective d’une intervention multinationale à l’est du Congo. Outre l’Ouganda et le Burundi, trois membres de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) que sont l’Afrique du Sud, le Malawi et la Tanzanie, qui fournissent déjà des troupes à la Brigade d’intervention de la Monusco, se sont également opposés à toute intervention en RDC.

 

En refusant d’entériner la feuille de route mise en place par les états-majors réunis à Goma, Bujumbura et Kampala –qui soupçonnaient le Rwanda de vouloir profiter des opérations militaires dans l’est du Congo pour étendre sa zone d’influence dans la région– court-circuitaient abruptement le sommet tout en éloignant la perspective d’une intervention militaire d’envergure dans le Kivu.

 

En fait, si la RDC est le pays qui a convoqué la réunion de Goma en 2019, tout porte à croire que l’idée émanait en réalité du Rwanda. Est-ce le cas du mini-sommet qui devait avoir lieu à Goma le week-end dernier? Celui-ci serait-il un remake de la réunion avortée de 2019?

La question mérite d’être posée d’autant que la plupart des pays de la région conservent de bonnes relations, excepté le Rwanda qui entretient des rapports assez acrimonieux avec ses voisins. En effet, si tout semble aller pour le mieux avec la RDC, les relations avec le Burundi et l’Ouganda restent tendues –ces derniers et le Rwanda s’accusant mutuellement de tentatives de déstabilisation. Avec la Tanzanie et le Kenya règne une certaine méfiance à voix basse, même si les rapports sont loin d’être problématiques. En cause: les activités menées par la DMI (le service de renseignement rwandais) contre des opposants rwandais sur le sol kenyan, et les différends commerciaux relatifs au ciment avec Dodoma.

À cette donne compliquée s’ajoute le fait que le Rwanda est un pays enclavé, autrement dit dépend beaucoup de ses voisins qui ont une ouverture sur la mer et/ou l’océan. À ce dernier propos, le Président rwandais Paul Kagame, dans un entretien accordé aux médias rwandais, avait fait part des difficultés que connaît son pays dans la position qui est la sienne dans la région: «Nous n’avons pas d’accès facile à la mer et devons traverser le corridor central via Dar es-Salaam ou le corridor nord via l’Ouganda et Mombasa. Cela signifie de graves problèmes pour nous.» Et d’ajouter:

 

«Le principal problème affectant le Rwanda passe par le corridor central. Nous avons parlé à nos voisins tanzaniens, donc nous sommes vraiment ceux qui mendient. Mais il va être difficile de dire "faites cela selon mes conditions". Nous sommes dans une situation où nous souffrons de ne pas le faire à leur manière […] Les gens doivent travailler ensemble pour une meilleure coopération.»

Pour toutes les raisons susmentionnées, le Rwanda, qui est de plus en plus isolé dans la région, avait tout intérêt à ce que le mini-sommet de Goma ait lieu afin de trouver une solution aux différends qui l’opposent à ses voisins tant sur le plan sécuritaire que sur le plan commercial. Pour cela, il pouvait compter sur l’arbitrage de Félix Tshisekedi et surtout du Président angolais João Lourenço, qui avait déjà servi de médiateur entre Kagame et Museveni dans un passé récent, notamment lors d’un mini-sommet de réconciliation qui s’était tenu, en février 2020, à Gatuna, une localité située à la frontière rwando-ougandaise.

Au regard de tout ceci, il y a des raisons de croire que le mini-sommet «mort-né» de Goma serait, à tout le moins, d’inspiration rwandaise. D’ailleurs, le choix de la ville est loin d’être anodin: non seulement elle est située non loin du territoire rwandais, mais elle abrite également des bataillons entiers d’éléments rwandais disséminés sous l’uniforme des forces armées congolaises (FARDC). C’est peut-être pour cela que les autorités ougandaises ont suggéré que le sommet soit délocalisé à Lubumbashi (sud-est), selon une source de la présidence congolaise à l’AFP.

Tout ceci permet de comprendre pourquoi les adversaires de Kigali ont non seulement boycotté l’événement, mais ont aussi et surtout privilégié des relations bilatérales avec la RDC...

Félix Tshisekedi n’inspire pas non plus confiance

Par-delà leurs positions tranchées à l’égard du Rwanda, le refus du Burundi et de l’Ouganda de prendre part au sommet de Goma traduit également une certaine méfiance de ces pays envers un Tshisekedi qui est de plus en plus perçu comme le «pantin» de Paul Kagame dans les Grands Lacs. En se positionnant comme l’allié par excellence du dirigeant rwandais dans la région, le chef de l’État congolais apparaît aux yeux de ses homologues burundais et ougandais comme quelqu’un de peu fiable.

L’année dernière (juin 2019), le chef des services secrets burundais avait boycotté une réunion des responsables des services de renseignement des pays de la région qui s’était tenue à Kinshasa au motif que Félix Tshisekedi s’était beaucoup rapproché de Paul Kagame. Une source burundaise avait alors déclaré à RFI: «Paul Kagame est partout, Tshisekedi le fait applaudir dans un stade à Kinshasa, sa propre femme paradait encore ce week-end à Kigali.»

Preuve que dans cette région tourmentée, l’ami de mon ennemi n’est pas quelqu’un en qui l’on peut avoir confiance les yeux fermés...

 

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que la responsabilité de son auteur. Elles ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction de Sputnik.

 

 

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