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20/12/2019

GÉOPOLOTIQUE: GUERRES DE POLITIQUES ÉTRANGÈRES ET GUERRES CULTURELLES !

 
20.décembre.2019 // Les Crises
 

Guerres culturelles et guerres de politique étrangère : Une rencontre explosive –

Par Alastair Crooke

 

Source : Strategic Culture, Alastair Crooke,

30-09-2019

© Photo : pxhere.com

Qu’y a-t-il de commun entre le « style international d’architecture » – aujourd’hui passé de mode, mais qui s’est imposé comme une esthétique universaliste destinée à servir d’arme pour contrer les bouleversements nationalistes du début du XXe siècle – et la géo-politique actuelle ?

Eh bien, plus qu’on ne l’imagine.

Nous ne pouvons tous qu’être trop vigilants face aux guerres dites « culturelles », qui déchirent la Grande-Bretagne, les États-Unis et l’Europe.

On voit bien cette fracture séparant les belligérants. Un côté arbore la bannière de la raison « irréfutable » héritée des Lumières, de laquelle naissent les idoles de la technologie, de l’homogénéisation universaliste – ainsi que l’agenda progressiste, avec la reconnaissance des droits humains, du droit à l’immigration, de la diversité, de l’écologie, des questions liées au genre.

En face, ceux qui, comme le philosophe Johann Gottfried Herder, voient dans les grands impérialistes comme Charlemagne les « méchants de l’histoire » qui « ont éradiqué les cultures autochtones ». Herder pensait que chaque culture possédait un Volksgeist [génie du peuple, NdT] – ou mode de vie – unique sans comparaison possible avec les autres.

En fin de compte, cependant, les valeurs internationalistes ont été irrésistiblement adoptées (et à dessein) au détriment de « l’appartenance ».

La leçon à tirer de la contestation actuelle de la mondialisation est que la logique politique et culturelle – qui trouve ses racines dans un attachement affectif à nos propres origines et à un mode de vie particulier, entretenu par l’entre-soi – se situe sur un tout autre plan que celui d’une philosophie « rationnelle » et universaliste de l’économie et de la technologie.

La rencontre de ces deux « pôles » de conscience, au lieu de nous faire marcher vers le progrès, est explosive. Ils s’affrontent âprement (comme en témoignent les récents événements au Parlement britannique). Existe-t-il une possibilité de synthèse, de compromis ?

Probablement pas. C’est un vieux clivage entre l’utopie mondialiste et la souveraineté locale.

La force des mondialistes s’est récemment affaiblie, alors que l’autre pôle s’est notablement renforcé.

Le philosophe Roger Scruton explique cette dérive vers les « souverainetés-istes » : « Nous sommes, comme le disent les Allemands, des créatures heimatlich [attachées à la patrie, NdT] – nous avons un besoin inhérent d’appartenance, d’appartenance à un lieu, ce qui nous permet de nous impliquer au service de ce lieu et de sa population.

Cette pensée est dénigrée par ceux qui en voient seulement le côté négatif – le côté qui conduit au nationalisme belliciste et à la xénophobie.

Mais ce sont là les sous-produits négatifs de quelque chose de positif, tout comme le style international était le sous-produit négatif d’un désir louable d’assouplir les barrières et de dissiper les méfiances qui avaient été mises en évidence par la Première Guerre mondiale. »

En d’autres termes, un « creuset d’identités » européen ou mondial n’est possible qu’au prix du renoncement aux racines et aux particularismes des communautés. Mais ce que met en avant Scruton sur le style architectural international (ces « boîtes de verre et esplanades de béton » auxquelles personne ne peut se sentir appartenir, un style « de nulle part »), va plus loin.

Sa métaphore architecturale englobe le zeitgeist mondialiste dans son ensemble : « De toute évidence, les environnements sinistres et impersonnels engendrent dépression, anxiété et sentiment d’isolement, des syndromes qui ne sont pas atténués, mais au contraire amplifiés, si l’on est sur quelque réseau mondial du cyberespace. Nous avons besoin d’amis, de famille et de contacts physiques ; nous avons besoin d’être sereins quand nous croisons paisiblement des gens dans la rue, de nous saluer les uns les autres et de ressentir la sécurité offerte par un environnement dont nous prenons soin et qui est le nôtre.

Le beau est ancré dans ces sentiments ». [Le Zeitgeist est une notion empruntée à la philosophie allemande signifiant littéralement « l’esprit du temps », au sens d’« esprit de l’époque », utilisée notamment dans la philosophie de l’histoire et la psychologie, NdT]

Voici la clef : Isaïe Berlin a soutenu que l’universalisme était une coquille vide. « Si les cours d’eau s’asséchaient… là où les hommes et les femmes ne sont pas les produits d’une culture, là où ils n’ont ni parents ni proches ni ne se sentent plus proches de certaines personnes que d’autres, là où il n’y a aucune langue autochtone – cela conduit toujours à un tarissement effarant de toute dimension humaine. »

Cette logique politique et culturelle « différente », ancrée dans un attachement affectif à nos propres racines et dans des modes de vie particuliers, cultivés parmi les nôtres, est bien sûr le fondement même de la qualité d’empathie, de la capacité à embrasser « l’altérité ». Avoir conscience de ses propres racines, c’est reconnaître que chaque culture possède un Volksgeist – ou mode de vie – unique et sans comparaison possible avec les autres.

Aujourd’hui Washington ne « comprend » pas l’altérité. Il n’essaie même pas vraiment. Il ne peut pas appréhender l’Iran (ou la Chine, ou la Russie). Vu depuis DC [District of Colombia où se situe le gouvernement américain, NdT], ces États semblent rejeter la « rationalité irréfutable » léguée au monde par les Lumières européennes. Ils semblent « irrationnellement opposés » à la « vision morale et progressiste » qui, ces dernières années,a guidé la politique étrangère tant européenne qu’américaine.

Ce manque d’empathie caractérise justement les nombreux échecs politiques. La « politique étrangère internationaliste », qui, à l’instar de l’architecture du même nom – est un style détaché de toute empathie pour les lieux ou les gens.

C’est aussi un style de nulle part (une même politique appliquée uniformément à tous), exigeant une homogénéité et une conformité mondiales.

Sa racine dans une « rationalité irréfutable » abstraite est en absolue contradiction avec le style mercantile de la politique étrangère du président Trump.

Par conséquent, personne ne voit l’intérêt de négocier avec une entité aussi indécise que les États-Unis oscillant avec hésitation entre ces deux pôles d’attraction. Au jour le jour, personne ne sait où en est la politique.

Laissez moi vous donner un exemple : le président Trump – le mercantile – veut quitter la Syrie. Son Envoyé en Syrie, James Jeffery, est cependant ouvertement « internationaliste ». Ces deux approches sont incompatibles et en aucune manière complémentaires – là où elles se rencontrent, elles s’affrontent et tous les coups sont permis.

Jeffrey, au sujet du compromis de Trump – une réduction du dispositif plutôt qu’un retrait complet de Syrie :

« Il y a une diminution des effectifs en Syrie. [Mais] nous compensons [l’ordre de réduction du Président], en maintenant une présence très forte en Irak. Nous nous rattrapons avec des moyens aériens solides. Nous nous rattrapons avec un accroissement des forces de la Coalition sur le terrain. Donc nous trouvons des moyens de compensation. »

 

Journaliste : « Je veux passer maintenant à la question de la présence américaine à Al-Tanf. Environ 10 000 Syriens vivent dans un camp isolé, dans la misère [sur le territoire syrien tenu par l’armée des États-Unis]. On rapporte que certains seraient morts de faim.

Et pourtant, il y a une base militaire américaine à une dizaine de kilomètres de là. Pourquoi les États-Unis ne sont-ils pas intervenus pour fournir une aide alimentaire ? »

« Tout d’abord, parce que ces gens ne sont pas vraiment sous notre responsabilité. Ils sont sous celle des autorités syriennes. Et des agences internationales … »

Journaliste : Je pense que les détracteurs de l’approche américaine concernant [le camp de réfugiés de] Rukban diraient que, dès lors que les États-Unis exercent un contrôle militaire sur la région, ils ont certaines responsabilités, en particulier juridiques, comme le stipule la quatrième Convention de Genève.

Mais je suppose que vous ne le voyez pas comme ça ? [Rukban : Depuis 2016, entre 50 et 70 000 personnes, majoritairement des enfants, sont bloqués dans le camp de Rukban, une zone désertique, camp de réfugiés à la frontière Syrienne, au nord est de la Jordanie, NdT]

« Tout d’abord, en ce qui concerne la quatrième Convention de Genève, je vérifierais cela. Je ne crois pas que le Pentagone prétendrait que la quatrième Convention de Genève s’applique aux réfugiés d’al-Tanf. C’est la première chose… » [AlTanf est un camp d’entraînement militaire, NdT]

 

Journaliste : Quid des pressions américaines sur Assad ?

« ….nous faisons beaucoup de choses. Nous avons un très vaste programme de sanctions géré par le Trésor.

Nous travaillons en étroite collaboration avec l’Union européenne, qui gère son propre programme de sanctions.

Nous avons bloqué toute aide à la reconstruction du territoire syrien contrôlé par Assad, d’où qu’elle vienne, y compris du PNUD [Programme des Nations Unies pour le développement], de la Banque mondiale, ou de n’importe où.

Nous poursuivons vigoureusement une politique de “non-reconnaissance diplomatique” dans le monde entier. Par exemple, les Syriens n’ont pas été invités à réintégrer la Ligue arabe. Nous exerçons donc autant de pression que possible sur le régime et sur ses soutiens que sont la Russie et l’Iran.

De plus, bien que ça ne soit pas un objectif en soi, nous sommes présents dans le nord-est de la Syrie.

Et cela, par essence, empêche le régime d’y être.

Les Turcs sont dans le nord-ouest de la Syrie, pour des raisons qui leurs sont propres, mais cela aussi empêche le régime d’y avoir accès. Les Israéliens s’en prennent à l’allié iranien de la Syrie, qui a installé en Syrie des systèmes à longue portée. Donc nous exerçons une énorme pression sur le régime. »

 

Journaliste : Les États-Unis combattent-ils Daech en Syrie ?

« Avant tout, est-ce que [Daech] a établi un autre califat ? Ont-ils gagné du terrain ? Non. Le nombre d’incidents est-il rendu extraordinairement faible, grâce à toutes les mesures que nous avons prises en Afghanistan et en Irak ? Oui, tout à fait. Y a-t-il des régions où ils semblent être endémiques, prédominants et tenaces, surtout en Irak ? Oui, dans certaines régions. Et c’est ce qui est préoccupant.

Le seul cas qui me vienne à l’esprit, dans l’un ou l’autre pays où nous avons de fait mené quelque opération militaire pour faire le ménage, c’est l’attaque aérienne sur une île du Tigre irakien.

La plupart du temps, ils sont en mouvement. Je sais qu’ils sont dans le désert de Badia, au sud de l’Euphrate, et cela nous inquiète beaucoup. Nous avons pris certaines mesures que je ne peux pas détailler ici.

Ils circulent comme des nomades du désert. Ils frappent les russes. Ils frappent le régime. Ils frappent les iraniens. Ils restent loin de nous parce qu’ils savent ce qui va se passer. » [Les avions de combat de l’U.S. Air Force ont largué 36 000 Kg de bombes sur une île du Tigre irakien que Daech avait utilisée comme plate-forme logistique, NdT]

Un journaliste israélien « progressiste », dans un autre article intitulé « The progressive case for staying in Syria, for now » [Les raisons progressistes de rester en Syrie, pour le moment], rend hommage à la façon dont le « Pentagone et le département d’État ont été en mesure de ralentir le rythme du retrait des troupes américaines [voulu par Trump] et cherchent une relève auprès des pays de la Coalition…

 

Le plus important est sans doute, pour les progressistes, que cette protection empêcherait les graves violations des droits de l’Homme qui, autrement, menaceraient les millions de Syriens… [De plus] se retirer du nord-est signifierait abandonner les forces soutenues par les États-Unis, qui contrôlent un tiers du territoire de la Syrie et 80 % de ses ressources naturelles, donc perdre le peu d’influence qu’il reste à l’Amérique pour reconstruire le paysage de l’après-guerre.

Le régime Assad, même très affaibli, n’a jamais été disposé à négocier sérieusement avec l’opposition. Maintenant qu’il a repris confiance et se sent victorieux, il est encore bien moins probable qu’il accède aux demandes occidentales de réforme ; ou qu’il passe la main. » [On a ajouté le ton emphatique tout au long du texte].

 

Les éclairages de Scruton sur la perte de tout sens d’empathie et de beauté de la part des « internationalistes » – au milieu de la laideur et de la morosité et l’acculturation de notre environnement physique (et intellectuel) – s’appliquent évidemment à ces aspects de la politique américaine : nous vivons réellement dans une époque étrange et déshumanisée, où il est justifié, selon la rationalité des Lumières, d’écarter toute tentative d’empathie (« irrationnelle ») ou de compréhension de la situation syrienne. Et de considérer la solution politique comme étant simplement soit technique (plus ou moins de puissance de feu), soit mécanique : comment et où, déplacer les leviers d’action.

Et, deuxièmement, de considérer qu’il est « progressiste » de refuser à un peuple en détresse (de simples Syriens) la possibilité de rentrer chez lui ou de reconstruire des vies – et de le priver de la possibilité de penser qu’il y a encore une raison de vivre (à moins qu’il ne se soumette au consensus de Washington).

 

Tout en continuant à considérer cette approche idéologique abstraite comme une sorte de représentation d’une Europe qui resterait la référence morale ? Il n’est pas étonnant que l’altérité soit fatiguée de l’« ordre rationnel » des Lumières.

Pour compenser ces lacunes inhérentes à son mode de perception affaibli, les États-Unis ont recours à la technologie et à l’intelligence artificielle comme pouvant remédier aux carences. Ils imaginent que l’exploitation du « big data » – comme lors des élections occidentales, alors que 25 « J’aime » sur Facebook sont jugés suffisants pour « dépouiller » politiquement un individu [les algorithmes pouvant alors définir une orientation politique NdT] – pourrait en quelque sorte compenser l’absence d’empathie et apporter les réponses que ce style de « raisonnement est incapable d’apporter ».

 

C’est se bercer d’illusions. L’empathie n’est pas générée par la machine.

Comme le souligne Scruton, elle découle de l’ensemble de vies individuelles baignant dans la matrice des narrations morales archétypales qui forment le squelette ancien d’une communauté – qui tout à la fois cimentent cette communauté et lui donnent un ethos.

Et qui justement sont sans comparaison possible avec les autres. [L’ethos est un mot grec qui signifie le caractère habituel, la manière d’être, les habitudes d’une personne.

La joie, le courage, la mollesse sont par exemple des êthê. Les êthê sont souvent considérés du point de vue moral, NdT]

Source : Strategic Culture, Alastair Crooke, 30-09-2019

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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