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07/12/2019

AU LIBAN: RÉVOLTE OU RÉVOLUTION ? TRIBUNE LIBRE !

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Soulèvement au Liban : révolte ou révolution ?

Lebanese flag floating By: Eusebius@Commons - CC BY 2.0

Le 27 octobre, les Libanais forment une chaîne humaine de 170 km du nord au sud du pays, réunissant 140 000 personnes environ, se tenant par la main.

C’est ce jour-là que le Liban est redevenu un pays, que plus personne ne pourra jamais diviser.

Par Pierre Nassif. 

La question que pose cet article revêt-elle quelque importance ? Dans l’imaginaire occidental certainement.

La révolution : par la violence, un peuple ou ses représentants prend possession du pouvoir et peu à peu de tout le reste. Nous sommes néanmoins des nostalgiques de la révolution ici, ayant oublié qu’il a fallu au pays un siècle de soubresauts pour se débarrasser de ses ravages.

 

Rétrospective

Le Liban est un petit pays de 10450 km2  où vivent environ six millions d’habitants parmi lesquels quatre millions possèdent la nationalité du pays.

C’est un pays libéral. Il l’est par l’état d’esprit qui domine chez ses habitants – celui de vouloir assumer par soi-même ses responsabilités. Il l’est également par sa Constitution, laquelle stipule au sixième alinéa de son préambule :

Le régime économique est libéral et garantit l’initiative individuelle et la propriété privée.

Le Liban a subi de 1975 à 1990 une guerre civile atroce qui a provoqué la mort de plusieurs centaines de milliers de personnes, ainsi qu’un nombre incalculable de disparus. Les origines de cette guerre sont le dévoiement par les organisations palestiniennes du droit qu’elles avaient acquis d’utiliser ce pays comme base de leur combat pour la libération de la Palestine. Au lieu d’exercer ce droit, ces organisations ont cherché à se tailler un État à l’intérieur du territoire libanais.

Une trentaine d’années après, il n’existe aucun récit de cette guerre qui réunisse le consensus des Libanais. Seuls ses résultats sont indiscutables : une occupation syrienne qui a duré 15 ans, une occupation israélienne au sud du pays qui a duré de 1978 à 2000. La résistance à cette dernière occupation fut armée et financée par l’Iran. La guerre s’acheva sur une révision majeure de la Constitution, laquelle rééquilibra le pouvoir entre les communautés chrétiennes et musulmanes.

Depuis la fin de l’occupation syrienne, le pays est contrôlé par le Hezbollah, émanation politico-religieuse de la résistance armée contre Israël. Ce parti a distribué les pouvoirs entre les anciens chefs des milices qui furent les artisans de la guerre civile et quelques anciens seigneurs féodaux, ayant tiré leur épingle du jeu pour y avoir participé activement.

L’histoire est sans doute à nuancer, la prééminence du Hezbollah résulta progressivement du jeu des alliances et des rivalités. Elle fut puissamment renforcée par la légitimité que ce parti recueillit du fait de son rôle lors de la guerre qu’Israël a mené au Liban à l’été 2006, dans le but de briser la résistance contrôlée par ce parti.

Il faut dite que la guerre a permis à la communauté chiite de prendre une sorte de revanche, car auparavant, elle en avait peu et les régions qu’elle occupait étaient les plus pauvres.

Le soulèvement

Le soulèvement fut déclenché le 17 octobre 2019 en raison de la décision du gouvernement de taxer les communications sur WhatsApp. Or c’est le principal moyen d’échange entre les Libanais de l’intérieur et les émigrés, lesquels assurent la survie de nombreuses familles. Ce soulèvement s’est poursuivi sans discontinuer depuis  lors, malgré l’abandon presque immédiat de la taxe.

C’est la corruption à tous les étages du gouvernement qui est le principal motif de ce soulèvement. Elle est à la racine de tous les maux dont souffre le pays : absence des services publics les plus élémentaires – électricité, eau, enlèvement des déchets – détournement des ressources du secteur productif vers le service de la dette de l’État, laquelle correspond à de l’argent volé, un chômage inédit qu’atténue à peine une émigration subie.

Le peuple demande la restitution de l’argent volé et le départ de tous les gouvernants : « Tous, ce qui signifie tous », dit son slogan.

Une autre revendication de la foule est la fin du confessionnalisme (répartition des fonctions politiques principales et des postes dans la haute fonction publique selon une clé définie par la religion). C’est cette revendication qui fut la plus montée en épingle par les médias en France, tellement ce système contredit le dogme de la laïcité, tellement important, à juste titre, pour les Français.

Pourtant, les Libanais ne revendiquent pas la laïcité pour elle-même. Ils constatent que le système se sert du confessionnalisme pour accentuer les divisions entre eux dans le but de conforter son pouvoir. Ils ont découvert leur unité grâce à ce soulèvement qui transcende tous les confessions. C’est peut-être ce phénomène qui apporte un début de réponse à notre question : le soulèvement donne naissance à une citoyenneté libanaise qui ne passe plus par la confession. Cela, c’est révolutionnaire pour ce pays.

 

Analyse

C’est pour cette raison que le drapeau libanais est porté fièrement par les manifestants dans toutes les régions du pays. C’est aussi pour cela qu’ils tiennent à manifester dans toutes les villes sans exception, même celles qui sont tenues par les partis chiites, lesquels furent les seuls à exercer la violence contre eux.

C’est pour cette raison aussi que l’hymne national est le chant qu’ils entonnent le plus fréquemment, bien que la verve artistique des Libanais ait donné naissance à un florilège unique de chants, de poèmes, de slogans inouïs.

Les Libanais appellent leur soulèvement « la Révolution ». La question que pose cet article ne se pose donc pas pour eux. Quant à la classe politique, elle ne comprend pas ou elle fait mine de ne pas comprendre. En tout cas, sa principale réaction fut de chercher à attiser les tensions confessionnelles, dans le but de se retrouver sur un terrain qu’elle connaît bien. Heureusement, sans aucun succès jusqu’à présent !

La principale découverte des Libanais, c’est celle de leur unité. C’est en quelque sorte l’incurie de leurs dirigeants qui leur ont permis de la découvrir : ils en sont tous les victimes à un degré ou à un autre, toutes classes confondues et toutes régions confondues. Oui, des personnes de toutes les classes sociales se retrouvent dans la rue, des intellectuels, des entrepreneurs, des hauts fonctionnaires rejoignent la classe moyenne et le petit peuple.

Pour ma part, je retrouve un pays. Ce pays, la guerre civile l’avait fait disparaître dans la réalité et dans mon cœur. Il n’était plus qu’un gâteau, dont se disputaient des parts de plus en plus importantes des seigneurs de guerre, hâtivement recyclés en personnel politique, couverture mitée de leur insatiable appétit, effrontément avoué.

Pour de nombreux Libanais, le Liban n’est devenu un pays que depuis le 17 octobre dernier, car la majorité d’entre eux est née après la guerre. Ce pays, ils l’ont découvert et ils l’admirent, car ils sont fascinés par leur force, par leur lucidité, par leur union.

Quelques temps forts

Le 27 octobre, les Libanais forment une chaîne humaine de 170 km du nord au sud du pays, réunissant 140 000 personnes environ, se tenant par la main. C’est ce jour-là que le Liban est redevenu un pays, que plus personne ne pourra jamais diviser.

Mais j’aimerais aussi évoquer le génie du Liban ou vous aider à percevoir quelque chose de l’âme de ce peuple.

Au quatrième jour du soulèvement, un chef libanais, Wael Lazkani, dresse une tente au centre de Beyrouth dans laquelle il improvise une cantine : « la cuisine de la ville » (matbakh el balad), pour nourrir les manifestants. Des volontaires assurent le service. De nombreuses personnes envoient de la nourriture. Un émigré commanda un jour sur Internet depuis Dubai 300 pizzas en indiquant qu’elles devaient être livrées à Matbakh el Balad, commande acceptée car le pizzaiolo savait très bien où c’était.

Un jour des vandales démolissent la tente en hurlant des slogans hostiles au soulèvement et favorables au Hezbollah. Quelques heures après leur départ, des volontaires accourent pour réparer les dégâts. Matbakh el Balad rouvrait le jour même.

« Ce que j’aime le plus au Liban, c’est son peuple », déclare Wael, pour conclure cette histoire d’un mot qui soit digne d’elle.

 

Par Pierre Nassif

Âgé aujourd’hui de 65 ans, Pierre Nassif a commencé une carrière de coach en 2008. Devenu praticien narratif, il accompagne des personnes en recherche d’emploi ou souhaitant donner une nouvelle direction à leur carrière.

Il s'intéresse aussi à l'organisation des entreprises.

Sa vie professionnelle antérieure : manager technique en informatique et télécommunications.

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