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27/12/2017

AU CACHEMIR, LA TENTATION DU DJIHAD GAGNE DU TERRAIN !

Au Cachemire, sur les traces des djihadistes

REPORTAGE Le Cachemire, seul État de l’Inde majoritairement musulman, connaît depuis trois décennies une insurrection séparatiste soutenue par le Pakistan.

Chez certains insurgés, l’idéologie islamiste a pris le pas sur le nationalisme.

 

Des habitants constatent les dégâts après une fusillade entre « militants » et forces de sécurité indiennes,la semaine dernière dans le sud du Cachemire.
 

Des habitants constatent les dégâts après une fusillade entre « militants » et forces de sécurité indiennes,
la semaine dernière dans le sud du Cachemire. / Danish Ismail/Reuters

 

C’est jour de mariage à Rampur. Une joyeuse effervescence a gagné ce village de l’État indien du Cachemire, niché au milieu des champs en friche.

Les paysans convergent vers la vaste villa grise du cheikh Tajamul Islam, au bout du chemin boueux. On y vient à pied, on ne frappe pas, on rentre sans façon : tout le monde est bienvenu à la noce.

Sur le perron, des convives engloutissent des assiettes débordantes de riz et de mouton épicé qui a mijoté des heures au feu de bois.

Au milieu des discussions, une nouvelle se répand chez les invités : « Les militaires sont arrivés. »

Des soldats stationnent dans le jardin d’un oncle et d’un cousin du cheikh Tajamul Islam, à quelques maisons d’ici. « Ne vous inquiétez pas, on a l’habitude de vivre avec la pression de l’armée indienne », commente le marié en souriant.

Les forces de l’ordre étaient déjà passées la veille, dans l’espoir d’appréhender deux membres de la famille qui ont rejoint un mouvement séparatiste armé.

 

« Je voudrais voir mon père à la maison comme les autres enfants »

Dans l’assistance, un garçon un peu timide cache mal sa nervosité. Il s’appelle Uzerd Abbas et il est le fils d’un des deux insurgés recherchés.

Son père âgé de 45 ans a pris le maquis au plus fort de la guerre civile des années 1990.

Dans la vallée, rares sont ceux qui ont échappé aussi longtemps aux 500 000 soldats qui contrôlent la vallée et sillonnent les routes.

 

À tout moment, ses proches s’attendent à recevoir la nouvelle de sa mort. « Je voudrais voir mon père à la maison comme les autres enfants, et pas en coup de vent, une ou deux fois par an, lorsqu’il passe à l’improviste », lâche l’adolescent après un moment de réflexion.

 

Au Cachemire, la révolte de la jeunesse

Un silence gêné s’installe.

Ses cousins et ses oncles s’interrogent du regard, puis décident de louer le « héros qui se bat pour les droits du Cachemire ». La famille compte déjà « six martyrs » et deux membres encore actifs.

Outre le père d’Uzerd, un cousin âgé de 25 ans a gagné récemment la rébellion. Il n’est pas devenu « militant », le surnom des insurgés, en réaction à l’oppression des autorités.

Ce jeune homme très religieux a confié à son entourage vouloir imposer les lois de l’islam au Cachemire.

« Il veut faire le djihad contre l’Inde et mourir pour Allah », conclut le marié cheikh Tajamul Islam en retournant à ses invités.

 

La tentation du djihad gagne du terrain

Au Cachemire, seul État de l’Inde majoritairement musulman, la tentation du djihad gagne du terrain.

 

Parmi la deuxième génération des rebelles indépendantistes, dont le nombre oscille entre 200 et 300 selon la police, certains réclament désormais la création d’un califat sur le territoire revendiqué par l’Inde et le Pakistan.

 

Quelques-uns brandissent même l’étendard de Daech ou d’Al-Qaida.

« La religion est davantage présente dans le vocabulaire des insurgés, note un officier des renseignements chargé de la lutte insurrectionnelle. Il y a un risque de radicalisation au Cachemire comme ailleurs dans le monde. »

La mouvance djihadiste a revêtu le visage d’un fils de bonne famille, Zakir Rashid Bhat, surnommé Musa, dont les vidéos font le tour des réseaux sociaux.

Cet ancien élève d’une école d’ingénieurs commande la cellule Ansar Ghazwat-ul-Hind, créée en juillet à la suite d’une scission avec la rébellion historique.

La nouvelle structure a été publiquement adoubée par le réseau Al-Qaida : une première inquiétante dans l’histoire du Cachemire où les revendications nationales ont toujours primé sur l’idéologie islamiste.

Lire aussi : Au Cachemire, une jeunesse musulmane de plus en plus radicalisée

Avant de prendre le maquis en 2013, Zakir Rashid Bhat a vécu au village de Noorpora, dans une maison cossue de plusieurs étages au pied de laquelle son frère a construit une clinique pédiatrique.

Sa famille a raconté à maintes reprises un épisode « humiliant » de sa vie qui l’aurait poussé à prendre les armes : une arrestation policière. C’était en 2010.

L’adolescent n’avait pas 16 ans et les autorités le soupçonnaient d’être un de ces lanceurs de pierre qui harcèlent les forces de l’ordre pendant les manifestations.

 

« Maintenant, ses parents ont honte »

En se tournant plus tard vers Al-Qaida, le jeune homme charismatique a jeté l’opprobre sur les siens plus sûrement que les fréquentes visites de la police. « Zakir a fait son choix, on n’a plus rien en commun avec lui, on continue notre vie », lâche le père, Abdul, devant son portail. « On ne veut plus parler de lui », conclut cet agronome en s’éclipsant brusquement.

« Même si la famille désapprouvait son combat, elle était secrètement fière d’être le parent d’un célèbre insurgé. Maintenant, ses parents ont honte », estime un journaliste local.

De héros de la rébellion, Zakir Musa est devenu un pestiféré le jour où il a menacé de trancher la tête des séparatistes historiques.

« Le combat nationaliste est interdit par l’islam, a-t-il martelé dans l’une de ses vidéos de propagande.

La lutte au Cachemire doit être exclusivement menée au nom de l’islam afin d’établir la charia (la loi islamique).

 

 » Les rebelles du Hizbul-Mudjahidin l’ont aussitôt accusé de faire le jeu de New Delhi en alimentant la rhétorique contre les musulmans.

Des affrontements lors de manifestations à  Srinagar, en juillet./Dar Yasin/AP

Des affrontements lors de manifestations à Srinagar, en juillet. / Dar Yasin/AP

 

L’islamisme radical continue d’embarrasser les leaders historiques du mouvement indépendantiste.

À la simple mention du nom de Zakir Rashid Bhat, Yasin Malik, l’un des trois chefs de file séparatistes, se crispe sur son tabouret. « Les jeunes comme Musa ont d’abord été des manifestants non violents qui ont défilé en 2008 et 2010, explique cet ex-commandant rebelle à la mine renfrognée. Ils ont pris les armes après avoir connu la torture et la prison.

Mais il n’y a pas de soutien populaire au califat dans la lutte des Cachemiris. »

Il semble pourtant de plus en plus difficile de nier l’émergence d’une forme d’islamisme radical dans une vallée réputée pour ses traditions soufies, son esprit de tolérance et des relations apaisées entre fidèles de différents cultes. « Le chômage des jeunes, la difficulté d’absorber les nouveaux diplômés sur le marché du travail et l’affaiblissement des familles rend la jeunesse plus vulnérable aux idées radicales », prévient le sociologue Mohmad Pirzada, professeur à l’université de Srinagar.

 

« Un matin, il a disparu sans crier gare »

Renvoyé de son école d’ingénieurs, Zakir Musa s’était signalé par son intérêt croissant pour la religion quelques mois avant de rejoindre la rébellion.

 

Un autre djihadiste, l’ancien fonctionnaire Mehrajuaddin Halwai, a lui aussi été marqué par des prêches dans une mosquée radicale de Sopore, une ville qui s’honore de ses nombreux « martyrs ».

Plongeant dans ses souvenirs, son père, Abdul Khaliq Halwai, dessine le portrait d’un fils adepte de l’idéologie wah­habite dont l’influence grandit dans la vallée.

« Il suivait les enseignements d’un imam formé en Arabie saoudite, dit-il en se réchauffant contre un brasero.

Un matin, il a disparu sans crier gare en abandonnant son travail et sa famille. Nous sommes en colère contre lui. Il a détruit sa vie et la nôtre par la même occasion.

La police nous harcèlera tant qu’il sera en vie.

 

 » À la mosquée, les fidèles n’ont jamais revu l’imam wahhabite qui avait séduit Mehrajuaddin ­Halwai. Aux dernières nouvelles, le prêcheur se serait enfui dans un pays du Golfe lorsque le jeune homme a pris les armes, afin d’éviter les questions de la police.

 

Cachemire : le Pakistan, l’autre belligérant

Combien d’habitants sont gagnés ainsi par l’idéologie djihadiste ? Difficile à dire. Dans la vallée, on relativise le phénomène.

« La religion a toujours été un facteur de mobilisation des indépendantistes du Cachemire, rappelle le défenseur des droits de l’homme Khurram Parvez. C’est devenu aujourd’hui un moteur d’autant plus important que le discours du parti au pouvoir au niveau fédéral, le Parti du peuple indien (BJP), privilégie les hindous au détriment des musulmans. On ne peut nier le risque de radicalisation, mais cela reste marginal chez les insurgés. Peu de combattants ont suivi Zakir Musa. »

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Trois décennies d’insurrection

1987. Des élections régionales truquées favorisent l’émergence d’un courant indépendantiste centré autour du Front de libération du Jammu-et-Cachemire (JKLF).

1989-2002. Des insurgés entraînés et armés par le Pakistan lancent des attaques contre les forces indiennes. New Delhi renforce sa présence militaire dans la vallée en déployant plus de 500 000 soldats. L’administration instaure des lois d’exception garantissant l’impunité des militaires devant les tribunaux civils. Entre 30 000 et 60 000 personnes sont tuées durant « la sale guerre » civile.

Mai-juillet 1999. Guerre de Kargil entre l’Inde et le Pakistan qui fait plus de mille morts des deux côtés de la ligne de contrôle séparant le Cachemire historique.

2002-2008. Le « dialogue global » entre l’Inde et le Pakistan réduit les tensions au Cachemire.

2008-2016. Des manifestations parfois violentes éclatent en 2008, 2010, 2013 puis 2016 au Cachemire. L’insurrection armée se poursuit.

 

Source:   Olivier Tallès, envoyé spécial à Srinagar, Rampur, Sopore
https://www.la-croix.com/Monde/Asie-et-Oceanie/

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