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18/07/2017

DIPLOMATIE : LA FRANCE ET SES " INGÉRENCES ILLÉGALES " ! ( IFRI )

 

Source : IFRI, 03-07-2017

Denis BAUCHARD, Christian Connan, Jean-Claude Cousseran, Michel Foucher, Bernard Miyet.

 

Tribune parue dans Le Monde

La France prend le chemin d’un retour d’influence en Europe et dans le monde.

L’influence n’est pas l’invocation d’un soft power sans substance, mais la capacité de produire des idées claires sur le maniement des affaires d’un monde en transition critique et de les mettre en œuvre avec d’autres, d’abord en Europe.

Donald Trump achève la remise en cause de l’ordre libéral international édifié après 1945, déjà piétiné depuis des décennies par la dérégulation économique, avec son cortège de drames sociaux et de dérives populistes, et le mépris du droit international, avec la facture exorbitante d’expéditions militaires désastreuses.

Les désordres actuels et les tragédies humaines procèdent, en partie, de ces interventions visant à changer les régimes, de 1979 (Moscou en Afghanistan) à 2011 (Paris et Londres en Libye) en passant par 2003 (Washington en Irak). Alors que s’impose le besoin d’un multilatéralisme adapté à l’interdépendance, des postures néo-nationales s’affirment, pour qui le monde est une arène, un jeu à somme nulle.

La France y opposera la figure du forum, lieu de discussions sur tous les sujets communs, et d’abord la résolution de crises qui s’éternisent faute d’avoir conçu la bonne politique. Les interventions militaires ne sont salutaires que si elles sont inscrites dans un processus politique viable. Il est temps de renoncer à cette hubris d’ingérences illégales pour imposer des valeurs souvent mal respectées par leurs auteurs, et de rénover, en France, notre rôle d’« honnête courtier ». `

Et de tenir ferme, en Europe, sur les engagements multilatéraux : accord sur le climat à respecter, aide au développement à réinventer, mondialisation à réguler, santé à protéger.

 

 

Neutralité stratégique en Ukraine

Il conviendrait de réfléchir à des ordres régionaux, tâche de longue haleine. Sur le continent européen d’abord, en remettant en chantier la question de la bonne articulation entre l’Europe de l’Union et la Russie.

Si la neutralité stratégique ukrainienne avait été affichée dès 2008, bien des tensions auraient été évitées dans une crise dont chacun est coresponsable.

 

Une option est de proposer cette neutralité en échange d’une cessation de l’ingérence russe dans le Donbass ; Kiev sera aidé par Bruxelles si une autonomie est mise en place en retour dans cette région de l’est.

Un dialogue franc se nouera sur quelques sujets d’intérêt commun, en sachant que l’Union européenne (UE) est en position de force, avec son marché et ses normes.

Bref, en même temps, l’article 5 de la Charte atlantique (l’assistance mutuelle entre membres en cas d’attaque), dans un territoire enfin borné, et une « politique russe » intelligente de la part des Européens.

 

Au Moyen-Orient, où les guerres civiles se sont internationalisées, l’urgence absolue est la lutte contre les groupes terroristes et l’arrêt des massacres en Syrie. La politique française antérieure a échoué ; Bachar Al-Assad a gagné sa guerre, provisoirement. Un accord politique ne se conclura, en relation étroite avec la Russie, qu’avec les protagonistes et en séquence : pacification, protection humanitaire, vie en commun d’abord, puis reconstruction politique.

Il convient d’intensifier le dialogue avec l’Iran, avec le souci de veiller au respect mutuel de l’accord sur le nucléaire.

A l’échelle régionale, il serait utile de réfléchir à la logique et aux contours d’une structure de sécurité collective, avec tous les acteurs qui comptent : Iran, Turquie, Arabie saoudite, Egypte, Israël, et l’engagement des membres permanents du Conseil de sécurité. Utopie ?

Pas plus qu’en 1975, avant l’accord d’Helsinki sur l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), en pleine guerre froide.

La question de l’Etat palestinien, cruciale pour les opinions arabes, ne peut pas être éludée.

Le Maghreb reste une priorité majeure de notre politique étrangère. Soit ! Mais cette position attend encore de se concrétiser.

La France peut contribuer à l’apaisement des tensions et renforcer les liens avec les actives sociétés civiles, sans ingérence.

 

 

Militaire et politique au Sahel

Au Sahel, l’intervention militaire ne résoudra pas à elle seule la menace terroriste.

L’accompagnement d’une solution politique appuiera les initiatives des pays du Sahel et suscitera une mobilisation européenne en vue du développement de cette région sensible, en dialogue avec les pays voisins, en particulier l’Algérie.

Face à ces immenses défis, la concertation avec l’Allemagne (où l’on découvre enfin l’ampleur des crises de voisinage) est requise, ainsi qu’avec nos alliés européens directement affectés. Personne n’y répondra seul.

Sortant de leur impensé stratégique, les européens historiques – les six fondateurs plus l’Espagne – devront passer du « grand marché », comme base du projet européen, à l’esquisse d’une « grande stratégie » : investir dans un pilier européen de l’alliance et mutualiser des moyens propres accrus, fixer des limites extérieures à l’UE pour construire enfin une politique « extérieure » elle aussi, bâtir des politiques turque et russe, rester ferme sur les règles internationales, agir plus dans la résolution des crises, s’engager dans une politique africaine refondée au-delà de la priorité sécuritaire, poursuivre le chantier de la diplomatie européenne avec transparence et réalisme, concevoir une pensée stratégique dégagée d’un prêt-à-penser importé.

L’image mondiale de l’Union européenne comme centre de pouvoir est ternie par le Brexit mais, en attendant que les Anglais retrouvent le sens de leurs intérêts, l’érosion de l’hégémonie anglo-américaine offre un espace pour une relève franco-allemande, reposant sur l’affirmation des intérêts partagés : dans la gestion de crise pour en maîtriser les effets, dans le numérique pour éviter d’être réduit à une colonie, dans la gestion de l’euro pour rester la deuxième monnaie de réserve du monde.

Bref, en retrouvant le sens de la longue durée, le temps d’un « néo-gaullisme européen » est venu.

 

Tribune collective signée par : Denis Bauchard (ancien ambassadeur, conseiller spécial Moyen-Orient à l’Ifri), Christian Connan (ancien ambassadeur au Mali), Jean-Claude Cousseran (ancien ambassadeur, ancien directeur de la DGSE), Michel Foucher (ancien ambassadeur, Collège d’études mondiales) et Bernard Miyet (ancien secrétaire général adjoint des Nations Unies).

Source : IFRI, 03-07-2017

 

 

Lire aussi sur le site du Monde la lettre du collectif dont certains “néoconservateurs” français : Diplomatie : la politique étrangère de la France n’est pas « néoconservatrice »

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